mardi 11 mars 2008

Attaquer sans attaquants: la méthode Spalletti



Le 4-5-1: un classique.

On entend souvent parler de système à la lyonnaise. Le 4-5-1 qui a fait la fortune des champions de France depuis 2001 avait pour base une bonne occupation du terrain, une récupération du ballon haut grâce à des joueurs techniques au volume physique hors norme comme Mahamadou Diarra, Tiago mais surtout Essien. Ce système permet à la fois d'obtenir une densité dans le travail défensif mais aussi de se projeter rapidement vers l'avant en offrant des solutions dans les couloirs avec de véritables ailiers dans les phases offensives. Du coup, on comprend que cette tactique ne soit ni nouvelle ni propre aux Lyonnais comme l'ont prouvés les huitièmes de finales de la Ligue des Champions. Des équipes comme Manchester, Chelsea, Barcelone ou la Roma en ont fait usage lors des matches retours avec les résultats que l'ont connaît. Pourtant, il faut reconnaître que la popularité de cette mise en place s'explique surtout par sa souplesse d'utilisation. Mais une caractéristique commune des équipes pratiquant ce jeu est qu'elles apprécient avoir la possession du ballon, ce que ce système permet s'il est conjugué à un pressing haut sur le porteur.

A ce titre, l'utilisation faite de ce système par les Giallorossi à Madrid a marqué les observateurs. Un an après la "surprise" de Lyon, la Roma passe encore le cap des huitièmes de finale après ses deux victoires contre le Real. Si ces victoires ont pu surprendre, elles sont pourtant la résultante d'un véritable projet de jeu de la part de l'entraîneur romain, Luciano Spalletti. Ce projet se base sur une mise en place tactique stricte dans un 4-5-1 inchangé depuis son arrivée. Retour sur la méthode Spalletti.


Le jeu à la romaine.

L'organisation de l'AS Roma ne varie que rarement. En restant sur une base en 4-5-1, une bonne occupation du terrain, préférant garder la possession de balle grâce à des joueurs techniques dans toutes les lignes. Ainsi, l'AS Rome est une équipe qui sait jouer au ballon et accorde un soin particulier à la relance: Mexès et autrefois Chivu, voire Juan et Ferrari, sont ainsi des défenseurs capables de jouer proprement. La relance est facilitée par des milieux défensifs disponibles et bon techniciens eux aussi. Ainsi, le duo de récupérateurs, composé de De Rossi, Pizzaro ou du jeune Aquilani, apparaît bien comme la clef de voute du jeu romain grâce à une grosse présence physique et un bagage technique complet.

Mais, si ce duo de récupérateurs est l'une des clefs de la réussite romaine, c'est surtout par sa capacité à maintenir le bloc-équipe haut sur le terrain et à maintenir un écart réduit entre la ligne défensive et le milieu de terrain. A Bernabeu, la Roma a ainsi surtout impressionné par sa capacité à récupérer le ballon haut, à presser le porteur à deux voire trois dans les trente ou quarante mètres madrilènes. Cet effort, s'il comporte des risques de surnombre en cas de non-récupération du ballon permet quand même d'obtenir certains résultats (surtout face des joueurs pas forcément très habiles balle au pied comme Pepe, Michel Salgado ou Miguel Torres). La relance adverse, compliquée par cette pression, est nécessairement moins soignée et la récupération sur les phases de jeu suivantes en est facilitée. Jouer de cette façon peut donc apporter certains bénéfices mais pose trois réquisits principaux: une bonne maîtrise technique, des capacités physiques pour maintenir la pression sur le porteur et une cohésion collective sans laquelle le pressing est inutile et même dangereux.

L'équipe de Spalletti offre ces garanties. Mais son succès ne s'explique pas uniquement par cela. Il faut chercher les raisons de cette réussite dans une nouvelle conception de l'animation offensive. Outre l'utilisation des couloirs par Mancini et Taddei, la réelle innovation dans le jeu apportée par Spalletti consiste dans le rôle dévolu à la pointe offensive. Etudions donc l'utilisation de l'un des plus grands joueurs au monde, Francesco Totti.


Le positionnement de Totti. Traitement d'exception pour un joueur d'exception.

Totti ne présente sans doute pas les compétences communément demandées à un avant-centre dans un système à une pointe. Bonne présence athlétique, puissance, jeu en pivot, bon jeu de tête, vitesse: voilà les attributs d'un attaquant moderne capable de jouer seul en pointe, entend-on généralement. Totti n'est certes pas un finisseur à proprement parler mais il est pourtant capable d'inscrire vingt buts dans une saison comme il le prouve depuis l'arrivée de Spalletti à Rome (26 buts l'an dernier et déjà 13 cette saison en série A) . L'utilisation de Totti, comme celle en leur temps de Baggio et Mancini ou de Del Piero aujourd'hui, peut poser des problèmes à un entraîneur. Généralement utilisé en soutien d'un attaquant de grand gabarit capable de remiser (Delvecchio à Rome ou plus récemment Toni en sélection) voire derrière deux attaquants (Montella-Delvecchio ou Batistuta), Totti est utilisé de manière nouvelle par Spalletti. Celui-ci fait ainsi de Totti un attaquant de pointe se passant ainsi aisément d'un véritable avant-centre dont il dispose pourtant dans son effectif avec Vucinic. Comment expliquer ce positionnement et pourquoi cela fonctionne-t-il si bien?

Une des grandes réussites de Spalletti est d'avoir su tirer profit des qualités de Totti. En l'installant à la pointe de l'attaque, il propose un style de jeu réellement novateur. L'attaquant n'est plus une pointe esseulée essentielle à la finition des actions; il est, avec Totti, un rouage essentiel dans la construction des actions aussi bien que dans leur aboutissement. Il initie une nouvelle ère, celle des "meneurs finisseurs". Par des décrochages constants, Totti parvient à se rendre disponible en venant chercher le ballon entre les lignes. Se pose un problème récurrent pour les défenses adverses: faut-il suivre Totti ou laisser les milieux s'en occuper alors que celui-ci arrive dans leur dos? Grâce à ses qualités techniques hors du commun, Totti parvient à garder le ballon dos au but et souvent à créer le décalage en attirant sur lui plusieurs joueurs. La relation fondamentale qu'il entretient avec Perrotta lui garantit d'obtenir des ballons dans les pieds en privilégiant le jeu court et d'avoir le plus souvent un partenaire disponible à ses côtés. Les décalages créés profitent aux joueurs de couloirs. Mancini, Taddei et Giuly apportent leur vivacité, permettant ainsi de tirer profit des situations de surnombre. Ceux-ci repiquent généralement vers l'axe du terrain privilégiant le jeu au sol ou la frappe au but. Leur rôle n'est en ce sens pas celui d'ailiers classiques comme on peut souvent le voir dans de tel systèmes.

L'électron libre qu'a toujours été Totti (que ce soit derrière un ou deux attaquants) atteint un nouvel épanouissement dans le système de Spalletti. Son positionnement plus haut sur le terrain lui offre plus d'opportunités de marquer tout en lui permettant de faire jouer les autres, ce qui est l'une de ses principales qualités. Par son travail de sape et ses décrochages constants, il fatigue les défenseurs adverses. L'entrée en cours de jeu d'un avant-centre plus traditionnel de la qualité de Vucinic permettent à Rome de varier son jeu dans la dernière demi-heure en apportant sa percussion et sa vitesse. Ce fut le cas à Madrid où l'entrée du Monténégrin a concrétisé la supériorité romaine en provoquant l'expulsion de Pepe puis en inscrivant le premier but.


La Roma de Spalletti présente donc, de par le positionnement de Totti notamment, un système de jeu réellement novateur. Le 4-5-1 à la romaine devrait donc devenir un nouveau modèle pour les entraîneurs permettant d'exploiter au mieux les qualités techniques nouvelles des grands attaquants de demain comme Benzema. Si la Roma confirme ses qualités en Ligue des Champions, souhaitons qu'on parle plus demain de "système à la romaine" que de "système à la lyonnaise", manière de rendre hommage à une réelle innovation tactique.